Le Système d’Identification Automatique (AIS) est l’une des technologies d’évitement de collision les plus puissantes à la disposition des plaisanciers. Quand il fonctionne, c’est révolutionnaire. Mais l’AIS a un problème fondamental dont personne ne veut parler : il ne fonctionne que si tout le monde l’utilise. Et ce n’est pas le cas.
Comment Fonctionne Réellement l’AIS
L’AIS est d’une simplicité élégante dans son concept. Chaque navire équipé diffuse sa position, sa route, sa vitesse et son identité via radio VHF toutes les quelques secondes. Votre récepteur AIS capte ces transmissions et affiche tous les navires à proximité sur votre traceur de cartes ou écran AIS dédié.
Contrairement au radar, qui nécessite une interprétation et peut manquer des cibles, l’AIS vous indique :
- Nom et identification du navire
- Position GPS précise
- Route et vitesse
- Taux de giration
- Destination et ETA (pour les navires commerciaux)
- Dimensions du navire
À partir de ces données, votre système peut calculer le Point d’Approche le Plus Proche (CPA) et le Temps jusqu’au CPA (TCPA), vous donnant une alerte précoce des risques de collision.
Source : Comment Fonctionne l’AIS
La Puissance Contre les Collisions
Lorsque les deux navires sont équipés d’AIS, l’évitement de collision devient considérablement plus simple :
Détection au-delà de l’horizon : Vous pouvez voir les grands navires commerciaux à plus de 20 milles nautiques, bien avant qu’ils n’apparaissent au radar ou visuellement. Cela vous donne le temps de planifier des changements de cap plutôt que de réagir aux urgences.
Identification claire : Cette cible n’est pas juste une tache sur le radar – c’est le porte-conteneurs « MAERSK SEALAND », long de 300 mètres, naviguant à 22 nœuds cap au 045°.
Détection prédictive de collision : Votre système calcule si ce navire passera en sécurité ou si une action est nécessaire. Pas de calcul mental, pas de report requis.
Capacité de nuit et par brouillard : L’AIS fonctionne aussi bien dans l’obscurité totale que par brouillard épais. La visibilité n’a pas d’importance.
Pour l’évitement de collision, l’AIS est révolutionnaire. Il élimine l’incertitude, fournit une alerte précoce et fonctionne dans toutes les conditions.
La Réalité des Exigences
C’est là que cela se complique. Les exigences de port d’AIS varient considérablement :
Obligés d’avoir l’AIS :
- Navires commerciaux de plus de 300 tonneaux de jauge brute en voyage international
- Navires commerciaux de plus de 500 tonneaux de jauge brute ne faisant pas de voyages internationaux
- Tous les navires à passagers quelle que soit leur taille
Non obligés d’avoir l’AIS :
- Navires de plaisance (voiliers et bateaux à moteur utilisés pour l’agrément)
- La plupart des navires de pêche de moins de 300 tonneaux de jauge brute
- Petits navires commerciaux sous les seuils de tonnage
Cela signifie que la grande majorité des bateaux que vous rencontrerez en naviguant ne sont pas tenus de diffuser l’AIS – et la plupart ne le font pas.
La Majorité Invisible
Promenez-vous dans n’importe quel mouillage et vous verrez immédiatement le problème. Des dizaines de bateaux de plaisance, navires de pêche, petits bateaux charter, dériveurs, kayaks et petits bateaux à moteur – tous invisibles à l’AIS.
Si vous comptez sur l’AIS pour l’évitement de collision, voici ce que vous ne verrez pas :
- Le bateau de pêche de plaisance naviguant sans feux à l’aube
- Le dériveur s’entraînant dans le port
- Le kayakiste traversant le chenal
- Le petit bateau de pêche relevant ses filets
- Le compagnon croisiériste qui n’a pas installé d’AIS
- Le bateau charter opérant sous les limites de tonnage
- L’annexe pneumatique naviguant entre les bateaux
Dans les eaux côtières, ces navires invisibles peuvent surpasser les navires équipés d’AIS dans un rapport de 10 pour 1 ou plus. Donc si vous surveillez votre écran AIS avec confiance, vous ne voyez qu’une petite fraction du trafic autour de vous.
Le Problème des Bateaux de Pêche
C’est là que cela devient plus compliqué : même parmi les navires qui ont l’AIS, de nombreux bateaux de pêche choisissent de ne pas l’utiliser – ou l’éteignent délibérément.
Pourquoi ? Confidentialité et concurrence.
Les opérations de pêche commerciale gardent leurs zones de pêche comme une propriété intellectuelle développée sur des années d’expérience. Diffuser leur position indique aux concurrents exactement où la pêche est bonne. Pour un bateau de pêche, éteindre l’AIS signifie protéger son activité.
Source : Navires de Pêche Devenant Invisibles
Le résultat : les bateaux de pêche – précisément les navires que les plaisanciers rencontrent fréquemment dans les zones côtières – sont souvent invisibles à l’AIS même lorsqu’ils ont l’équipement installé.
Des études ont documenté des navires de pêche « devenant délibérément invisibles » en éteignant les transpondeurs AIS, particulièrement lorsqu’ils opèrent dans des zones où ils veulent éviter la détection ou la concurrence.
Le Paradoxe de la Vaccination
L’AIS fait face au même problème que les vaccins : il ne fonctionne que si suffisamment de personnes y participent.
Si 100% des navires avaient l’AIS et le gardaient allumé, l’évitement de collision serait considérablement simplifié. Tout le monde verrait tout le monde. Les risques de collision seraient évidents. Les passages de nuit seraient plus sûrs.
Mais si seulement 30-40% des navires ont l’AIS (une estimation généreuse pour les zones de navigation de plaisance), et qu’un certain pourcentage de ceux-ci l’éteignent pour des raisons de confidentialité ou de concurrence, le système développe des lacunes dangereuses.
Le problème de la fausse sécurité : Les marins avec AIS commencent à s’y fier. Ils surveillent leur écran AIS et se sentent confiants. Ils voient des écrans dégagés et supposent qu’il n’y a pas de trafic. Mais ils ne voient que les navires qui choisissent de participer – potentiellement une minorité du trafic réel dans leur zone.
C’est plus dangereux que de ne pas avoir d’AIS du tout, car cela crée une fausse confiance tout en laissant des menaces invisibles.
La Barrière du Coût Qui N’Existe Plus
Voici la partie frustrante : l’équipement AIS n’est plus coûteux.
Récepteur AIS (réception seule) : 150-300 €
• Voir tous les navires équipés AIS
• Pas de diffusion depuis votre bateau
• Consommation électrique minimale
Transpondeur AIS Classe B (émission et réception) : 400-800 €
• Les autres navires vous voient ET vous les voyez
• Nécessaire pour que le système fonctionne collectivement
• Consommation électrique toujours modeste (2-3W)
Pour le coût de quelques pleins de carburant ou d’une réparation de voile, vous pourriez considérablement améliorer la capacité d’évitement de collision – à la fois pour vous-même et pour tous ceux qui vous entourent.
Pourtant, l’adoption parmi les plaisanciers reste relativement faible. Les estimations de l’industrie suggèrent que seulement 20-40% des voiliers de croisière de plus de 35 pieds ont des transpondeurs AIS installés, les installations en réception seule étant quelque peu plus communes.
La Réalité Côtière vs Hauturière
Le risque de collision – et la valeur de l’AIS – varie considérablement selon l’emplacement :
Zones côtières et portuaires :
- Forte densité de petits navires
- Nombreux bateaux non équipés AIS (plaisance, pêche, petit commercial)
- Les courtes distances signifient que la veille visuelle reste primordiale
- Valeur AIS : Modérée – aide avec le trafic commercial mais manque la plupart des petits navires
Passages hauturiers :
- Densité de navires plus faible mais vitesses plus élevées
- Portées de détection plus longues nécessaires
- Principalement trafic commercial (qui a l’AIS)
- Passages de nuit où la détection visuelle est quasi impossible
- Valeur AIS : Très Élevée – voir ce porte-conteneurs à 15 milles est crucial
L’ironie : l’AIS est plus précieux au large, mais c’est là que les petites embarcations font face à un autre problème.
Le Problème de la Mine Marine
Voici le paradoxe du large : si vous naviguez en petite embarcation au large sans AIS, vous devenez un danger invisible pour tous les autres.
Ce porte-conteneurs à 10 milles ? Son officier de quart surveille l’AIS, il ne s’efforce pas de repérer votre voilier de 40 pieds par une nuit noire. Leur radar pourrait éventuellement vous détecter, ou pas – les voiliers métalliques apparaissent mieux que la fibre de verre, et les échos radar des petits navires peuvent se perdre dans le fouillis de mer.
Si vous n’avez pas d’AIS diffusant votre position, vous êtes essentiellement une mine marine de leur perspective – un danger invisible qu’ils pourraient ne pas détecter avant qu’il ne soit trop tard pour vous éviter.
L’excuse de la consommation électrique : Certains navigateurs de petites embarcations évitent les transpondeurs AIS en citant des préoccupations de consommation électrique. L’AIS de classe B consomme 2-3 watts en continu. Sur un bateau de croisière modeste avec 200Ah de capacité de batterie, cela représente environ 1,5Ah par jour – approximativement 0,75% de votre parc de batteries.
Pour moins de 1% de votre budget électrique, vous vous rendez visible à tous les navires commerciaux, bateaux de pêche et autres croiseurs à portée. L’argument de la consommation électrique ne tient pas face au bénéfice sécuritaire.
La Préoccupation de Confidentialité
Certains navigateurs de plaisance résistent à l’AIS en citant la confidentialité – ils ne veulent pas que leur position soit diffusée publiquement.
C’est une préoccupation légitime. Votre signal AIS peut être capté par les stations côtières et les sites web de suivi des navires, rendant vos mouvements publics. Certains plaisanciers trouvent cela inconfortable.
Mais considérez le compromis :
- Confidentialité : votre localisation n’est pas diffusée publiquement
- Sécurité : les navires commerciaux ne peuvent pas vous voir, les autres bateaux de plaisance ne peuvent pas vous voir, et dans de nombreux scénarios de collision vous êtes la partie invisible
BoatUS et d’autres organisations ont soulevé des préoccupations concernant l’AIS obligatoire pour les navires de plaisance spécifiquement à cause de ces implications de confidentialité.
Source : Position BoatUS sur le Suivi AIS
La question à laquelle chaque marin doit répondre : la confidentialité vaut-elle d’être invisible aux navires qui pourraient entrer en collision avec vous ?
L’Avertissement de Fausse Sécurité
Même avec l’AIS, vous ne devez jamais supposer :
- Que vous avez vu tous les navires (beaucoup n’auront pas d’AIS)
- Que les autres navires voient votre signal AIS
- Qu’ils prendront des mesures pour vous éviter
- Que l’AIS remplace une veille vigilante
Limitation critique : Comme avec le radar, l’AIS doit compléter – non remplacer – la veille visuelle et radar. Un navigateur prudent pratique le « voir et éviter » qu’il y ait ou non des cibles AIS qui apparaissent.
Source : Avertissements de Sécurité AIS
Le résultat le plus dangereux est des marins qui regardent des écrans AIS vides et supposent qu’ils sont en sécurité, tandis que des bateaux de pêche invisibles, des navires de plaisance et des kayaks opèrent tout autour d’eux.
Ce Dont Nous Avons Réellement Besoin
Pour que l’AIS tienne sa promesse d’évitement de collision, nous avons besoin :
- Adoption quasi-universelle : Si 95% des navires avaient des transpondeurs AIS (pas seulement des récepteurs), l’évitement de collision serait transformé. Le système fonctionne quand tout le monde participe.
- Utilisation fiable : Les bateaux de pêche et autres gardant leurs transpondeurs allumés, ne les éteignant pas pour un avantage concurrentiel ou la confidentialité.
- Attentes réalistes : Comprendre que l’AIS montre seulement les navires participants, pas tout le trafic.
- Intégration avec d’autres méthodes : AIS + radar + veille visuelle + bon sens, pas AIS seul.
- Équipement abordable : La technologie est déjà peu coûteuse – la barrière est la sensibilisation et l’installation, pas le coût.
La Prévention de Collision Côtière Que Nous Manquons
Voici ce qui frustre d’un point de vue sécuritaire : les collisions côtières et portuaires sont courantes, prévisibles et largement évitables.
Si les navires de plaisance dans les zones côtières à fort trafic avaient des transpondeurs AIS :
- Les navires se verraient dans les ports encombrés
- Le trafic commercial verrait les bateaux de plaisance
- La navigation nocturne près des côtes serait dramatiquement plus sûre
- Le risque de collision dans les chenaux de navigation diminuerait
La technologie existe. Elle n’est pas chère. La consommation électrique est minimale. Mais l’adoption reste incomplète, et nous continuons d’avoir des collisions que l’AIS aurait pu prévenir.
Rappel des statistiques de collision :
- 34% des incidents de voile impliquent des collisions
- 4 040 accidents de plaisance annuellement aux États-Unis
- Beaucoup impliquent des navires qui auraient pu éviter la collision avec une meilleure conscience de la situation
Source : Statistiques de Plaisance USCG 2022
En Résumé
L’AIS est une technologie puissante pour l’évitement de collision – quand elle fonctionne. Les grands navires commerciaux sont presque tous équipés et diffusent. Pour les passages hauturiers, l’AIS améliore dramatiquement la sécurité.
Mais le paradoxe de la vaccination demeure : le système ne fonctionne que si la plupart des navires participent. Tant que les bateaux de pêche éteignent leurs transpondeurs, les marins de plaisance évitent l’installation AIS, et les petits navires restent invisibles, nous aurons des lacunes dangereuses dans la couverture.
Si vous naviguez avec l’AIS, vous êtes plus en sécurité – mais seulement si vous vous rappelez que ce que vous ne voyez pas sur l’AIS pourrait être plus dangereux que ce que vous voyez.
Et si vous naviguez sans AIS dans les eaux hauturières, vous êtes devenu le danger invisible dont tout le monde s’inquiète – une mine marine qu’ils ne peuvent détecter avant qu’il ne soit trop tard.
La technologie fonctionne. Elle est abordable. Elle pourrait prévenir des collisions. La question est de savoir si suffisamment de marins choisiront de participer pour faire fonctionner le système pour tous.
Avez-vous l’AIS sur votre bateau ? Récepteur seulement, ou transpondeur ? Avez-vous déjà eu une situation critique avec un navire qui n’était pas sur l’AIS ? Nous accueillons vos réflexions dans les commentaires ci-dessous.

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