Promenez-vous dans n’importe quel mouillage et levez les yeux vers les mâts. Vous apercevrez un dôme radar sur près d’un bateau sur trois. Un équipement coûteux, installé dans les règles de l’art, prêt à veiller sur l’équipage. Reprenez maintenant la mer avec ces mêmes bateaux et comptez ceux qui ont réellement leur radar allumé. Le chiffre s’effondre.
La réalité des installations
D’après ce que l’on observe dans les mouillages des différentes régions, près de 30 à 35 % des voiliers de croisière sont équipés d’un radar. Sur de nombreux bateaux de plus de 35 pieds, il est devenu un équipement standard, en particulier pour ceux préparés à la navigation hauturière ou côtière.
Le marché du radar marin est important et en pleine croissance, dominé par de grands fabricants comme Raymarine et Furuno. Les systèmes haut de gamme, à état solide ou bi-bande, peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros.
Sources : Analyse du marché du radar marin, observations en mouillage
Mais posséder un radar et l’utiliser réellement sont deux choses bien différentes.
L’écart entre possession et usage
Voici ce qui se passe vraiment :
Au mouillage : le radar reste éteint. À quoi bon, quand on voit tout autour de soi ?
En navigation par temps clair : la plupart des plaisanciers ne l’allument pas. Pourquoi scruter un écran quand la visibilité est parfaite ?
Par visibilité réduite : là, on se souvient soudain que l’on dispose d’un radar. On l’allume, souvent pour la première fois depuis des mois. On manipule des réglages que l’on ne maîtrise pas vraiment. Et l’on s’en remet à lui pour éviter l’abordage.
C’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire. Le radar devrait s’exercer par beau temps, lorsque l’on peut comparer ce que montre l’écran avec ce que l’on voit à l’œil nu. Au lieu de cela, la plupart des plaisanciers ne s’en servent qu’en situation d’urgence, sans aucune expérience pour interpréter ce qui s’affiche.
L’angle mort dont personne ne parle
Voici ce que la plupart des plaisanciers ignorent : votre mât crée un angle mort radar considérable.
Le mât et le gréement interceptent le faisceau du radar, créant un angle mort droit devant (ou derrière, selon l’emplacement de l’antenne). Sur un voilier classique dont le radar est fixé au mât, cet angle mort peut s’étendre sur plusieurs degrés de part et d’autre du mât.
Autrement dit, un navire qui approche selon certains angles peut être totalement invisible pour votre radar, alors même que vous fixez l’écran avec assurance, convaincu d’avoir une couverture complète.
Le problème du gréement : le gréement dormant, surtout lorsqu’il est mouillé, peut engendrer des interférences et des réflexions supplémentaires. Une grand-voile détrempée peut bloquer les échos. Le pataras crée des zones d’ombre. Ce ne sont pas là des problèmes théoriques : ce sont des angles morts documentés auxquels la plupart des plaisanciers n’ont jamais songé.
Dans un cas documenté, un pétrolier de 140 mètres n’apparaissait pas sur le radar — sans doute masqué par l’angle mort créé par le mât. Un changement de cap de 10 degrés l’a révélé sur l’écran.
Imaginez vous fier à votre radar pour éviter l’abordage et ne pas voir un navire de cette taille.
Le piège des réflexions
Voici un problème plus insidieux encore : les réflexions sur le mât peuvent créer de faux échos.
Lorsque le radar rencontre un écho très puissant (celui d’un grand navire ou d’une structure métallique, par exemple), les réflexions sur votre propre mât peuvent donner l’impression qu’un contact se trouve droit devant votre bateau, alors que la cible réelle est ailleurs.
Ainsi, non seulement votre mât peut dissimuler des cibles réelles, mais il peut aussi en inventer de fantômes qui vous trompent sur la direction du danger.
Le problème des réglages
Le radar est l’un des équipements les plus complexes que l’on trouve à bord d’un bateau de plaisance. Pour l’exploiter efficacement, il faut maîtriser :
- Le choix de la portée : trop lointaine, vous manquez les cibles proches ; trop courte, vous ne voyez pas à temps les navires qui approchent.
- Le réglage du gain : trop élevé, tout se noie dans les parasites ; trop faible, les cibles réelles disparaissent.
- Le filtrage de l’écho de mer : il atténue le retour des vagues, mais mal réglé, il efface aussi les bateaux.
- Le filtrage de la pluie : même écueil — trop peu et vous ne voyez rien ; trop, et les bateaux s’évanouissent.
- L’accord : il agit sur la sensibilité et la discrimination des cibles.
Chacun de ces réglages peut faire toute la distinction entre repérer un risque d’abordage et le manquer purement et simplement. Et voici l’essentiel : les réglages optimaux changent en permanence, selon l’état de la mer, la pluie, la portée et ce que l’on cherche à détecter.
Le paradoxe des parasites : agir sur le filtrage de l’écho de mer ou de la pluie peut produire l’effet inverse de celui recherché, surtout avec un radar monté bas sur un voilier. Les réglages se modifient par petites touches, mais la plupart des plaisanciers manquent d’expérience pour savoir s’ils améliorent ou dégradent leur capacité de détection.
Le défi de l’interprétation
Même avec des réglages parfaits, l’interprétation du radar exige savoir-faire et entraînement.
Les échos apparaissent et disparaissent : les grains de pluie génèrent des retours, puis s’effacent. Les trains de vagues se présentent comme des cibles mobiles, puis non. Cet écho peut être un navire, ou une cellule pluvieuse, ou encore un parasite de mer qui a momentanément franchi votre filtrage.
L’aveuglement à courte distance : les objets très proches échappent souvent à la détection, car aucun écho mesurable n’est produit à très faible distance. Ainsi, le bateau sur le point de vous heurter peut très bien ne pas apparaître du tout sur le radar.
Le problème de l’attention : exploiter efficacement un radar suppose d’étudier l’écran avec soin toutes les quelques minutes — pas un simple coup d’œil. Il faut analyser les motifs, suivre les cibles dans le temps, recouper les distances avec vos cartes et calculer mentalement les points de rapprochement maximal.
Combien de plaisanciers font réellement tout cela en même temps qu’ils mènent le bateau, surveillent le vent, vérifient les voiles, naviguent et gèrent l’équipage ?
Le piège de la fausse confiance
Voici la conséquence la plus dangereuse : les plaisanciers équipés d’un radar acquièrent la conviction d’avoir réglé le problème de l’évitement des abordages. Ils se croient en sécurité parce qu’ils possèdent ce matériel coûteux.
Mais s’ils :
- ne se sont pas entraînés à l’utiliser par temps clair,
- ne comprennent pas les angles morts engendrés par le mât,
- n’ont pas maîtrisé les réglages selon les conditions,
- ignorent que le filtrage de la pluie peut masquer des cibles réelles,
- ne l’étudient pas avec soin toutes les quelques minutes,
- méconnaissent les limites de détection à courte distance,
…alors ils ne sont pas plus en sécurité pour autant. Ils sont peut-être même plus en danger, car ils ont remplacé une veille visuelle attentive par une foi mal placée en un équipement qu’ils ne comprennent pas pleinement.
La réalité de la plaisance : en visibilité réduite, une forte proportion d’utilisateurs de radar s’en remet à une technique périlleuse : baisser les yeux vers le radar, les relever pour tenter d’apercevoir la cible à l’œil nu, et ainsi de suite jusqu’à ce que le bateau surgisse, puis amorcer un virage précipité pour éviter la collision. C’est de la panique réactive, non de l’anticipation des abordages.
Source : Les mauvais usages du radar
Le déficit de formation
À bord des navires commerciaux, la formation au radar et des exercices réguliers sont obligatoires. Les marins professionnels s’entraînent au pointage radar, comprennent le mouvement relatif et se préparent aux pannes d’équipement.
Les plaisanciers ? La plupart apprennent en lisant le manuel (s’ils le lisent), par essais et erreurs, dans des conditions où l’erreur peut être fatale.
Le problème de la pratique : la plupart des plaisanciers n’allument leur radar que par brume ou de nuit — précisément quand ils ont besoin qu’il fonctionne à la perfection, mais ont le moins d’expérience pour s’en servir. Il leur manque l’entraînement régulier des professionnels.
Imaginez ne répéter les exercices d’incendie qu’au cours de véritables incendies. C’est ainsi que la plupart des plaisanciers abordent le radar.
Source : Les exigences de formation au radar
Ce que disent les statistiques
Si les données précises sur les habitudes d’utilisation du radar restent limitées, les statistiques d’abordage, elles, sont éloquentes :
- 34 % des incidents en voile sont des abordages avec d’autres navires, souvent par visibilité réduite.
- 4 040 accidents de plaisance par an aux États-Unis (données 2022).
- De nombreux abordages impliquent des navires équipés d’un radar, mais qui soit ne s’en servaient pas, soit en ont mal interprété les indications.
Sources : Statistiques de la plaisance USCG 2022, analyse des rapports d’accidents
La question n’est pas de savoir si le radar peut aider à prévenir les abordages — il le peut, sans aucun doute. La question est de savoir si les plaisanciers l’utilisent réellement avec efficacité, ou s’ils se contentent de transporter un équipement coûteux qui nourrit une fausse confiance.
La question de la gîte
Voici un autre facteur auquel la plupart des plaisanciers n’ont pas pensé : lorsque votre bateau gîte, les performances du radar se dégradent fortement.
Bateau couché sur un bord, le faisceau du radar — surtout sous le vent — ne balaie plus correctement l’horizon. Vous naviguez en somme avec un immense angle mort sur un côté du bateau, et la plupart des plaisanciers n’en ont pas la moindre idée.
Source : Les effets de la gîte sur le radar
Ce qu’il nous faut à la place
Le radar n’est pas la réponse à tous les problèmes d’évitement des abordages. C’est un outil qui requiert :
- Un entraînement régulier par bonnes conditions, et non seulement en situation d’urgence.
- La connaissance de ses limites : angles morts, lacunes à courte distance, dépendance aux réglages.
- Une surveillance continue : une attention soutenue toutes les quelques minutes, et non quelques coups d’œil épars.
- Un savoir-faire d’interprétation : distinguer les vraies cibles des parasites et des faux échos.
- L’intégration à d’autres moyens : AIS, veille visuelle, signaux sonores.
Mais surtout, il faut reconnaître qu’attendre de plaisanciers fatigués et sous tension qu’ils surveillent en continu l’écran radar, interprètent des échos complexes, ajustent les réglages aux conditions changeantes et maintiennent leur vigilance des heures durant n’a rien de réaliste.
Le bateau sait qu’un navire approche — le radar le voit. Toute la question est de savoir si l’homme à la barre possède la formation, l’attention et la compréhension nécessaires pour interpréter correctement ce qu’il a sous les yeux.
Le vrai problème
Un tiers des bateaux sont équipés d’un radar. Une fraction seulement s’en sert réellement en navigation. Une fraction plus réduite encore l’étudie avec soin toutes les quelques minutes, comme il le faudrait. Et parmi ceux-là, la plupart ignorent :
- les angles morts créés par le mât,
- les interférences du gréement,
- le problème des faux échos par réflexion,
- la complexité des réglages,
- la dégradation due à la gîte,
- les limites de détection à courte distance,
- le savoir-faire d’interprétation requis.
Ainsi installons-nous pour plusieurs milliers d’euros d’équipement de sécurité, le montons dans les règles de l’art, puis ne l’utilisons pas, ou l’utilisons mal, tout en nous croyant protégés.
Le radar ne remplace pas une veille attentive. C’est un complément qui exige un véritable savoir-faire pour être employé avec efficacité.
Le drame, c’est que nous disposons de la technologie pour détecter les risques d’abordage, mais que nous l’avons rendue si complexe et si exigeante que la plupart des plaisanciers ne peuvent s’y fier — précisément dans les conditions mêmes où ils en ont le plus besoin.
Quelle est votre expérience du radar ? L’utilisez-vous en navigation, ou seulement par temps de brume ? Avez-vous déjà testé les angles morts créés par votre mât ? Partagez votre avis dans les commentaires ci-dessous.




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